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Les temps changent. Avant, Efes était un port. Maintenant la mer s'est retirée, là-bas, à sept kilomètres. Il ne reste qu'un petit lac marécageux, au Nord, pour s'en souvenir. Avant, Efes était une ville. Puissante, respectée, un des départs de la Route de la Soie. Aujourd'hui, la ville, c'est Selçuk, à deux kilomètres. La bourgade est tranquille, elle voit passer les voyageurs qui viennent admirer les ruines.
Enfin ruines, ça dépend. Entrez plutôt dans le théâtre antique. Empruntez le couloir réservé aux artistes, il est toujours là. Au bout de la pénombre, on aperçoit une partie de la scène, et les premières rangées de spectateurs, celles qui seront à votre droite. N'avez-vous pas un peu le trac ? Ces bruits, ces murmures, est-ce que ce sont simplement d'autres visiteurs, ou alors le frémissement du public qui attend votre apparition ? Mais il est temps de se décider, vous sortez, le soleil vous aveugle quelques instants.
Les vingt cinq mille places sont vides. De l'herbe et des fleurs poussent entre les pierres, il y a peut-être, là-haut, la silhouette d'un chat qui ne pense qu'à trouver de la nourriture. Cependant, cette solitude ne vous empêche pas de prendre place sur scène, bien au milieu, et de jeter un coup d'oeil circulaire comme pour jauger la foule. Vous parlez. C'est à peine si vous savez ce que vous dites, mais vous sentez votre voix qui se déploie ; vous pouvez presque la voir escalader les gradins, envahir le théâtre comme une avalanche qui monterait au lieu de descendre. Au cinquantième rang, si loin de vous, le chat vous a entendu. Il tourne la tête, intrigué, puis repart en chasse.
Le soleil a encore une heure avant de se coucher, mais déjà il projette sur le théâtre l'ombre de la colline. Certains gradins ne sont plus éclairés, la fraîcheur s'installe. Le spectacle est terminé. Vous avez besoin de vous détendre, l'effort et la concentration ont été intenses. Pourquoi ne pas flâner dans la Bibliothèque de Celsus ? Il n'y a qu'une rue à remonter, entre deux rangées de colonnes. Oh bien sûr il ne reste que la façade, il n'y a plus ni livres ni même salles de lecture. Mais en levant les yeux, en regardant le fronton et les bas-reliefs, que voit-on de moins que les Anciens qui venaient lire les ouvrages des philosophes ? Le vent souffle, il fait tournoyer des feuilles mortes sur les dalles de l'Agora. On dirait des bruits de pas. Du coin de l'oeil vous percevez des ombres, ce ne sont pas celles de branches ou de colonnes, mais celles de gens qui, par petits groupes, discutent du succès de votre représentation.

Dans la rue suivante, les murs toujours debout abritaient des bains, des fontaines, de petits temples. Cette salle, là, servait de toilettes publiques. Autour du bassin central, les sièges troués sont en marbre. Le matin, en hiver, on voyait les esclaves venir chauffer les places avant que leurs maîtres arrivent. Et enfin, vous arrivez à l'Odéon. Beaucoup plus petit que le théâtre où toute la ville vous a applaudi, il est aussi plus calme, plus reposant. On y vient en fin d'après-midi écouter de la musique ou un orateur.
Le soleil poursuit sa descente, il va falloir rebrousser chemin. Alors que vous revenez sur vos pas, vous croisez les regards des chats. Efes est toujours une ville, seuls ses habitants ont changé. Ils se prélassent sur les pierres haut perchées pour profiter jusqu'au bout du soleil, ils se lèchent les pattes sur une colonne brisée, ils se poursuivent dans les cénacles où l'on adorait les dieux. Ils vous observent tandis que vous vous éloignez.
Demain, vous reviendrez à Efes. Vous entrerez de nouveau dans le grand théâtre, mais cette fois comme spectateur. Il paraît qu'un homme appelé Jean doit y prêcher la parole d'une religion née quelques décennies plus tôt à Jérusalem. On dit même qu'il serait accompagné d'une femme qui se prétend vierge tout en ayant enfanté le rejeton du dieu. Car oui, le dieu est unique. Quelle idée intéressante. Ce sera passionnant de l'écouter.
Le soleil a plongé derrière la colline. Vous vous dirigez vers Selçuk. Sur votre gauche, vous apercevez le temple d'Artémis, une des sept merveilles du monde. On en a relevé une seule et unique colonne pour donner une idée de sa splendeur passée, mais en plissant un peu les yeux, dans le clair-obscur du crépuscule, on les distingue toutes. La nuit est tombée, les chats dorment à Efes. Et si l'on tend l'oreille, on percevra peut-être le clapotis des vagues.
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