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Il est un endroit dans Bratislava où le visiteur étranger ne se rend pas par hasard. S'il ne fait que parcourir le centre-ville, même s'il s'en éloigne un peu pour explorer ce qu'il y a autour, il ne le trouvera pas. Parmi les innombrables lignes de bus, de trolley et de tramways, il n'y en a que deux qui y vont, en traversant des quartiers gris et en passant par l'échangeur de l'autoroute qui mène à Vienne. Cet endroit, c'est le cimetière Slávicie Udolie.
Quand on se promène dans les allées de ce vaste cimetière, on n'y trouve pas grand intérêt. Les sépultures ne sont pas particulièrement originales, il n'y a pas de caveau imposant ou de monument qui s'élève au-dessus des autres. Mais en fait , si l'on est venu ici, on n'a pas besoin d'errer d'allée en allée. Car la seule raison qui a pu vous amener jusqu'ici, elle est juste à l'entrée. Pas besoin de chercher. Elle est là, entourée sur trois côtés par un bosquet d'arbres, c'est la tombe d'Alexander Dubcek.
En 1968, lors du Printemps de Prague, Dubcek s'est battu pour que les Slovaques obtiennent par rapport aux tchèques une égalité qui n'était que théorique, une égalité écrite en toutes lettres dans la constitution de 1960, mais jamais appliquée. Dans la Fédération de Tchécoslovaquie, le pouvoir était à Prague, fait par et pour les Tchèques, et l'écrasement de la révolte par les troupes russes en août 1968 n'a fait que confirmer cet état de fait. Il faudra attendre 1989 et la Révolution de Velours pour que le nationalisme slovaque renaisse au grand jour. Les deux entités, République Tchèque et Slovaquie, se sépareront dans la paix le 1er janvier 1993. Dubcek, mort peu de temps avant, n'aura même pas vu cela.
Aujourd'hui, il n'y a pas beaucoup de fleurs sur la tombe de celui qui a pratiquement inventé ce pays dans lequel il est enterré. Que pense-t-il de ce pays qui vient juste de fêter son dixième anniversaire ? Difficile à dire. Sur les bâtiments, il y a de nombreux drapeaux slovaques, comme il y en a sur les ponts, sur les églises, partout, comme s'il fallait sans cesse rappeler aux gens dans quel pays ils vivent.
En définitive, qu'est-ce qui a changé pour la population ? Les langues tchèque et slovaque sont si proches qu'on pourrait les confondre, on dit "oui" de la même manière, "bonjour" de la même manière, et ce qui ne s'écrit pas exactement pareil se retrouve soudain bien semblable quand on le prononce. A Bratislava, au sud du Danube, l'immense quartier de Petržalka est composé de barres d'immeubles à perte de vue. Ceux qui habitent là ont-ils vraiment senti la fin du communisme ? La création de la Slovaquie a-t-elle fait évoluer leur vie ? A part les publicités sur les murs, on peut se le demander.
D'ailleurs, on peut même se demander exactement ce qu'est un pays. La frontière autrichienne est à huit cents mètres au sud de Petržalka. Oubliant la limite naturelle du Danube, elle a été placée pour ne pas couper Bratislava, pour qu'il y ait une zone tampon. Il y a des hommes qui ont décidé que la ligne passerait ici et pas là, et des gens qui ne demandaient rien ont sans doute un jour changé de pays.
A 8 km de Bratislava, le château Devín surveille le confluent du Danube et de la Moravia. La colline sur laquelle il est bâti a servi de frontière à l'empire romain, puis il est passé entre les mains de la Hongrie. Cette Hongrie, les Tchèques et les Slovaques se sont unis un jour contre elle, ils se sont rassemblés, et maintenant les voilà à nouveau séparés. Pour combien de temps ? Qui prendra le relais ? Quand les ruines du château Devín regardent l'autre côté du Danube, elles ne voient que des forêts là où il y a la Slovaquie et l'Autriche. Jusqu'au jour où cela changera à nouveau. Jusqu'à ce que de nouvelles personnes créent de nouveaux nationalismes pour de nouveaux pays, et prennent des stylos pour tracer des frontières sur des cartes.
Comme nous l'a demandé une amie, nous avons déposé une rose sur la tombe de Dubcek. Il est mort après avoir obtenu ce qu'il voulait , et peut-être même plus. L'avenir inventera quelque chose pour lui donner tort. En attendant, qu'il repose en paix, chez lui.*
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